Audition de Sa Sainteté, le XIVème Dalaï-Lama
Sa Sainteté, le Dalaï-Lama :
Je suis très heureux d’être une nouvelle fois en France. Le but principal et initial de ma visite est d’abord culturel et spirituel, et pas politique. Mais j’ai la chance de pouvoir profiter de cette occasion pour vous rencontrer, vous les parlementaires français. Et, chez nombre d’entre vous, je reconnais des amis de longue date. Je vois d’ailleurs des cheveux qui ont blanchi depuis nos premières rencontres (sourires). Mon sentiment, aujourd’hui, est de participer à une réunion avec des amis fidèles.
M. Louis de Broissia, président du groupe d’information sur le Tibet du Sénat :
C’est pour moi un honneur et un plaisir de vous recevoir au nom des parlementaires français, dans le bureau du président de la délégation pour l’Union européenne du Sénat, M. Hubert Haenel. Vous pouvez considérer que nous nous exprimons au nom des 27 peuples d’Europe.
Votre visite pose certains problèmes d’ordre diplomatique. Nous souhaitons vivement que le Président de la République prenne une initiative prochaine, et nous serons quelques uns à vous accompagner lors de votre déplacement du 22 août prochain à Lodève, dans le sud de la France.
J’ai deux questions à formuler au nom de nous tous, qui sommes des amis, voire des amoureux du Tibet. Premièrement : quelle est la situation actuelle au Tibet ? Deuxièmement, en quoi, nous autres parlementaires de toutes opinions, pouvons-nous vous aider ?
Sa Sainteté, le Dalaï-Lama :
A la suite des manifestations du mois de mars 2008, il y a un durcissement évident de la façon dont sont traités les Tibétains. Le comportement des autorités chinoises au Tibet ne connaît aujourd’hui plus aucune hésitation, plus aucun frein. Nous avons de nombreux témoignages d’arrestations, d’exécutions sommaires, de tortures à mort. Les corps des personnes disparues ne sont pas rendus aux familles. Les traitements subis par les Tibétains sont extrêmement brutaux et sans aucunes limites, tous les témoignages concordent sur ce point.
Nous savons aussi que des baraquements pour les forces de l’ordre sont en construction dans tout le Tibet historique, où la présence militaire et policière se renforce. Lors d’une réunion interne au parti communiste chinois à Lhassa, le secrétaire du parti pour le Tibet, M. Zhang Qingli, a déclaré : « Si nous devons tuer, nous tuerons, si nous devons incarcérer, nous incarcérerons ». Depuis le 10 mars dernier, il n’a fait que mettre en action ce programme prémédité auparavant. Aujourd’hui, les Tibétains subissent une nouvelle « Révolution culturelle ». Avant même les événements du mois de mars, on a observé un remplacement systématique des cadres tibétains par des cadres chinois, en préparation peut-être de ce qui allait suivre.
Nous disposons de différentes sources d’information. L’une d’entre elle, qui est assez fiable, comme nous avons pu le vérifier par le passé, nous a dit que l’une des mesures prévues pour après les Jeux Olympiques serait de faire venir un million de Chinois dans la région autonome du Tibet. Une autre mesure consisterait à rappeler en Chine, dans les six mois, tous les enfants de Tibétains qui étudient en Inde ou en Europe.
Nous autres, Tibétains, n’avons rien contre le peuple chinois, que nous admirons et respectons. C’est du gouvernement chinois dont nous nous défions. J’essaye sans relâche d’expliquer cela aux médias de langue chinoise que je peux rencontrer lors de mes déplacements à l’étranger.
L’une des conséquences regrettables des manifestations du mois de mars est que le gouvernement chinois fait croire que les Tibétains sont contre les Chinois. C’est une idée délibérément propagée au sein de la population chinoise. Il en résulte, en conséquence, une discrimination contre les Tibétains qui résident en Chine, notamment dans les grandes villes où ils tiennent des boutiques qui sont aujourd’hui boycottées.
Lors de mes voyages en Australie, aux Etats-Unis, en Europe, j’ai été confronté à des manifestations de jeunes ressortissants chinois très véhéments. J’ai souhaité rencontrer sept de ces jeunes pour leur parler directement. Je leur ai alors dit que nous avions un différent avec le gouvernement chinois, mais pas de ressentiment à l’encontre du peuple chinois. Deux d’entre eux seulement m’ont écouté. Les cinq autres étaient tellement passionnés, tellement véhéments, qu’il m’a été impossible de discuter avec eux. Heureusement qu’une table nous séparait, sinon tout cela aurait pu finir en pugilat ! (sourires).
Nous regrettons profondément les violences qui ont pu être commises par certains Tibétains à l’encontre de Chinois. Je le répète aux médias chinois et j’espère que ce message est parvenu au moins aux oreilles des Chinois de l’extérieur.
Autre chose encore. Le Gouvernement chinois m’a rendu responsable des événements du mois de mars, qu’il m’accuse d’avoir organisé. Même le Premier ministre chinois, M. Wen Jiabao, qui est d’habitude plus modéré, a accusé de ce fait la « clique du Dalaï-Lama ». Ma réponse est simple : je vous en prie, conduisez une investigation complète ; nous vous ouvrons tous nos bureaux, toutes nos archives, les enregistrements de tous mes discours. Les Chinois ont affirmé qu’ils disposaient de preuves très claires et formelles. Mais, plus de six mois après, nous attendons toujours qu’ils produisent ces preuves, si elles existent.
Comme je vous l’ai dit, la répression a été brutale et sanguinaire dans toutes les régions du Tibet historique. En plus des morts, on compte de nombreux blessés. Or, très peu de facilités médicales existent dans les régions reculées, et ils n’ont pas pu recevoir les soins adéquats. Même à Lhassa, où existent des hôpitaux, les Tibétains blessés ont eu peur de s’y présenter de crainte d’être arrêtés et déportés plutôt que soignés.
J’ai lancé un appel à des missions médicales étrangères sur place. Lors du tremblement de terre dans le Sichuan, les autorités chinoises ont fait montre d’une véritable volonté d’ouverture à l’aide internationale. Je dirais qu’au Tibet a eu lieu un « tremblement de terre politique », voulu par le gouvernement chinois. Mais aucune équipe médicale n’y a été admise, bien que les Tibétains souffrants soient des êtres humains comme les autres.
Nous avons fait appel à la Croix rouge internationale, qui nous a répondu favorablement. Mais elle n’a pas été autorisée à pénétrer au Tibet par les autorités chinoises. J’ai aussi un ami américain, qui développe en collaboration avec nous des projets humanitaires dans les zones tibétaines touchées par le tremblement de terre. Il a cherché à s’y rendre, mais s’est heurté à des barrages de police qui lui en ont interdit l’accès.
A la suite des événements du mois de mars, le gouvernement chinois s’est rendu compte que la situation au Tibet n’était pas celle qu’il prétendait, selon laquelle les dirigeants communistes seraient des bouddhas et le Dalaï-Lama un véritable démon ! (sourires). Le ressentiment exprimé par l’ensemble des Tibétains a démenti cette assertion.
Aujourd’hui, il y a une possibilité que le gouvernement chinois revienne à une position plus réaliste. Si tel était le cas, mon approche de la « voie médiane » sera tout à fait adaptée pour répondre aux aspirations des Tibétains.
Lorsqu’il est venu à Lhassa dans les années 1980, le premier secrétaire du parti communiste chinois, M. Hu Yaobang, a reconnu avec un grand courage les erreurs commises par les Chinois au cours des décennies précédentes et a présenté ses excuses. C’est une attitude de ce genre que nous pouvons espérer aujourd’hui de la part de ses successeurs.
Une deuxième hypothèse serait que la Chine abandonne tout espoir de gagner le cœur des Tibétains, mais refuse de relâcher son emprise sur le territoire du Tibet. Dans ce cas, elle organiserait un afflux de colons Han pour diluer les Tibétains. C’est ce qui est arrivé en Mongolie intérieure, où les 3 à 4 millions de Mongols sont noyés au milieu de 80 millions de Han. Ce serait une solution du problème par une dilution de la population tibétaine, de sa culture et de son identité.
Nous espérons néanmoins que le gouvernement chinois se rendra compte de la réalité et acceptera un dialogue plus constructif. Notre engagement profond est pour l’approche de la « voie médiane ». Parmi ceux qui nous soutiennent et les jeunes Tibétains, certains sont critiques de cette approche. Ils considèrent que, après avoir été poursuivie si longtemps, elle a échoué pour l’essentiel. Le Parlement tibétain en exil va se réunir à Dharamsala au mois de septembre prochain. Les parlementaires tibétains vont discuter des options possibles et de la politique à tenir.
Après la crise du 10 mars, le gouvernement chinois a fait signe qu’il souhaitait rencontrer certains de mes représentants. Et, ce qui était encore plus inaccoutumé, il l’a annoncé à l’avance. Le président Hu Jintao lui-même l’a dit avant d’effectuer sa visite au Japon, et reconnu que ces discussions seraient sérieuses.
Notre délégation s’est donc rendue en Chine avec beaucoup d’espoirs. Mais, sur place, l’un de mes deux représentants, M. Kelsang Gyaltsen ici présent, m’a fait savoir par téléphone que la discussion avait été particulièrement dure. De retour à Dharamsala, leur expression était celle d’une grande déception. Une fois encore, les officiels chinois ont affirmé qu’il n’y avait pas de problème du Tibet, mais que la seule question était celle du statut personnel du Dalaï-Lama. Dès lors, s’ils écartent d’emblée l’idée qu’il y a un problème tibétain, de quoi pouvions nous parler ?
En 1982, nous avons reçu de la part du gouvernement chinois une proposition en cinq points centrée sur ma personne, qui consistait à restaurer mes pouvoirs et mon rang d’avant 1959, y compris mes fonctions au sein des institutions chinoises. Nous avons alors répondu qu’il ne s’agit pas du tout du sort du Dalaï-Lama, mais de celui des 6 millions de Tibétains qui vivent sur place, dans l’oppression.
En ce qui me concerne, avec l’exil, j’ai perdu mon foyer. Mais j’en ai gagné une centaine d’autres, dans tous les pays où je suis le bienvenu. J’ai aussi gagné la liberté, liberté de parole comme de mouvement. Bref, je vais bien. Même si, compte tenu du « statut de démon » que m’ont octroyé les autorités chinoises, je risque d’aller plus tard en enfer ! (sourires).
Ce qui me préoccupe, c’est le ressentiment accumulé par les Tibétains du fait de l’invasion chinoise depuis trois générations : les grands parents, leurs enfants et leurs petits enfants. Si cette situation perdure, il y a un grand risque que les enfants de ces derniers, et leurs petits enfants, et toutes les générations à venir de Tibétains, ne soient toujours pas satisfaits.
Pour conclure mon propos, je constate que le Tibet est une nation ancienne, qui a en héritage une culture extrêmement riche, mais qui semble avoir reçu une condamnation à mort. La communauté tibétaine en exil, ses représentants élus, et moi-même, le Dalaï-Lama, nous sentons démunis.
Mais d’un autre côté, nous avons gagné des soutiens précieux. Il y a une image dont j’ai fait part aux Chinois : nous tendons constamment une main amicale vers le peuple chinois ; mais, si personne ne vient la saisir, nous sommes bien obligés de tendre l’autre main à ceux qui nous soutiennent à travers le monde dans notre combat pour la justice. Nous avons besoin de votre soutien fidèle pour que notre cause puisse progresser.